Je n’ai pas de talent d’écrire ou l’hypnose du talent

L’écriture peut avoir deux moments. L’écriture en elle-même et la publication. Autrement dit, le fait de révéler ses mots au public.

Quand nous écrivons pour nous-même, au fond, le talent importe peu. Seul compte le fait de vider sa tête des mots qui l’encombrent. Par contre, les mettre sous les yeux d’autrui et là, beaucoup bloquent. Par pudeur, par crainte du rejet ou du ridicule, par faiblesse ou si je devais résumer à une seule idée : la peur de la honte.

Bref. Tu vois ce dont je parle.

Cependant, nul n’a peur pour son écriture quand il en est le seul lecteur. Ce que nous évitons, c’est l’autre et son regard ou plus particulièrement son jugement. Alors, parfois nous nous y dérobons. À cet endroit se trouve nos jardins secrets. Ce que nous faisons seuls mais, qui, sous le regard d’autrui, nous rendrait honteux.

Comme un dur à cuire fan de Shania Twain et de poney. Un PDG qui écrit des poésies et des romans à l’eau de rose.

Ceci dit, la honte, nous ne naissons pas avec. Elle est un golem nourri du regard et du jugement des autres. Nous entendons sa voix. Elle nous répète :

« N’essaie même pas »

Ainsi, nous apprenons l’impuissance, l’impouvoir. Le pire est là. Notre voix intérieure finit alors par fusionner avec les jugements d’autrui. L’amalgame s’opère. Nous sommes incapables de distinguer ce que nous voulons pour nous et ce que les autres veulent de nous.

Nous prenons alors le jugement des autres, du moins, tel que nous nous représentons, pour le notre. Nous finissons par vouloir pour nous-même ce que nous pensons que les autres veulent pour nous :

« Ne pas publier »

Ne pas publier pour ne pas être rejeté. Ne pas publier pour ne pas paraître ridicule. Ne pas publier pour préserver son estime de soi. Ne pas publier pour éviter la sanction de honte.

Je connais ce sentiment.

Il est d’autant puissant si tu t’y livres personnellement. Les barrières ne sont pas physiques. Elles sont mentales.

C’est LA mauvaise nouvelle

Qui se prendrait pour adversaire ? Qui accepterait de se mettre au défi tous les jours? De gagner quotidiennement sur soi ?

Et je dis bien « adversaire » et non « ennemi »

Alors, peu d’entre nous sont capables de telles prouesses ou bien, ils le font avec quelques subterfuges.

Certains sont écrivains.

Bien d’entre eux choisissent des personnages par lesquels ils font exprimer leur for(t) intérieur. C’est une mise à distance. Celui qui est jugé, ce n’est pas « moi », c’est mon personnage. Les artistes utilisent bien les mensonges pour dire la vérité.

Maintenant, comment, toi, peux-tu pour surmonter cette crainte ?

Je l’ignore vraiment. Tout ce que je peux raconter, c’est comment j’ai surmonté la mienne.


Les peurs sont personnelles. Les surmonter, également. Des déclics nous permettent d’y parvenir. Je vais te raconter les miens.

L’écriture est une découverte très tardive pour moi. Enfin, je pense, puisque je me suis mis à écrire à 19 ans. Juste après le lycée.

Contre toute attente, surtout celle de mes professeurs, je décroche mon bac. Avec mention qui plus est. Sauf que, je n’avais rien foutu de l’année. Autrement dit, mes notes étaient catastrophiques alors, rejoindre une filière recrutant sur dossier, c’était foutu. D’autant plus que les appréciations de mes professeurs n’étaient pas des plus élogieuses.

Alors, j’étais coincé avec une seule alternative : aller à l’université.

Rétrospectivement, ce fut la meilleure décision de ma vie mais, ce n’est pas le propos de ce récit alors, poursuivons !

À l’université, je fais quinte flush : pas de pote, pas de famille et pas de copine.

Je me retrouve dans un cursus hasardeux sans mes potes, qui, avaient pris un peu plus au sérieux leur avenir étudiant. Par ailleurs, je suis dans une grande ville que je ne connais pas : Montpellier. Je venais d’un patelin beaucoup plus modeste et forcément, je suis éloigné de ma famille.

Bref, quinte flush.

Pour te remettre dans le contexte, c’était une époque où on payait encore les SMS à l’unité. Tu vois le tableau déprimant. Ma seule récréation, pour ainsi dire, était la salle informatique de ma résidence étudiante. Je m’y rendais pour mes tâches administratives, comme remplir un dossier CAF sinon, je flânais sur internet sans boussole.

Puis, un jour, je tombe sur ça :

« Accordes moi cette dance
« laisses moi cette chance
« de caresser ton innocence
« sur un slow ou sur un silence
« Car t’Aimer est un privilège »
(les fautes sont d’origine)

Ma réaction immédiate fut : Quoi ?! Mais c’est nul. Je peux tellement faire mieux. Y a vraiment quelqu’un qui a publié ça ?

Oui, quelqu’un l’a fait.

Ce n’était pas tout. Les commentaires sur ce poème étaient pour le moins dithyrambique :

« Merci de m’avoir un moment de félicité avec ta plume ..»
« Tu as un de ces talents »
« J’aime beaucoup ton style d’écriture qui est aussi raffiné qu’élégant »

Il se passe alors quelque chose. Un plafond se brise. Je n’avais jamais songé à l’écriture car, tout simplement, j’estimais ne pas en avoir le talent. Et là, ce poème est une révélation pour moi.

Nous n’avons pas besoin de talent pour écrire car ce n’est pas parce que tu es talentueux que tu écris. C’est parce que tu écris que tu es talentueux.

La peur d’écrire s’était envolée. Plus rien. J’avais pris de l’assurance. Ce poème, pourtant sans intérêt, du moins à mes yeux, fut un déclic. Il avait rendu accessible quelque chose que je prenais pour impossible.

Cela peut nous arriver régulièrement. J’appelle de tels déclics : l’effet « Magicien d’Oz »

Alors pour rappel, le « Magicien d’Oz » est un être auquel est prêté des pouvoirs surnaturels. Dorothée et ses amis, l’Épouvantail sans cerveau, l’Homme de fer-blanc sans coeur, le Lion sans courage, décident d’aller lui rendre visite pour les guérir de leur handicap respectif.

Or, ils découvrent en fait que ce n’est qu’un simple homme. Sans pouvoir. Il utilise seulement des artifices pour paraître impressionnant. Par contre, le magicien arrive à persuader chacun des héros qu’il possède en lui ce qu’il recherche depuis toujours : l’intelligence, le coeur et le courage.

Pour mon cas, je prenais pour « Magicien d’Oz » la figure de l’écrivain.

C’était inévitable. J’ai été instruit dans ce que l’école appelée la grande Littérature. Avec un L majuscule. Je considérais alors mes mots comme indignes d’être écrits ou, plus précisément, publiés. Or, l’auteur du poème l’avait fait lui. Il était écrivain. Sa légitimité ne faisait aucun doute. Il écrivait, il publiait.

Finalement, ce que je prenais pour un manque de talent était, en réalité, un manque de courage. Ceci dit, le courage montré par l’auteur du poème m’en avait alors donné. J’allais désormais, moi aussi, écrire.

Ce fut, une excellente leçon. Je découvris ainsi que le talent est une hypnose.

Invoquer le talent est un moyen de s’anesthésier l’esprit mais aussi la volonté. Cela nous enlève les moyens de faire pour nous donner des excuses pour ne pas faire. Pourtant le talent, ce n’est que la conjugaison entre courage et travail. Audace et travail d’écriture.

Car l’écriture n’est pas innée. Elle nécessite forcément un travail.

Même les livres pour enfants sont écrits par des adultes.

Nul ne rédige des mémos avant de savoir parler. L’écriture vient après le langage qui vient, elle, après la pensée.

En effet, nous sommes familier au concept de maman bien avant d’en avoir le mot pour le dire. Quand nous avons le mot, nous mettons du temps à l’écrire. C’est normal.

Écrire est un travail. Écrire est un apprentissage.

Dès lors, l’écriture précède le talent. Forcément. Il faut écrire pour devenir talentueux. Jamais l’inverse. Il n’y a donc ni bons ni mauvais écrivains. Seulement ceux qui écrivent et ceux qui ne le font pas. Encore mieux, ceux qui publient et ceux qui ne le font pas.

Et toi ? Comment as-tu surmonté ta crainte de publier ?

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